Extrait :
En France, paraît-il, on ne doit pas écrire de livre sur les coulisses du nucléaire ou sur le commerce des armes. Nous ne l'avons donc pas fait. Avec les jeux-concours, nous pensions avoir trouvé une petite niche tranquille et moelleuse, le sujet qui, sans nous valoir le Prix Albert Londres, mettrait notre voiture à l'abri du plasticage. Le prix, c'est certain, quant à la bombe... Nous ne nous attendions pas à ce que nos demandes d'interviews soient accueillies avec une telle suspicion, ni à ce que nos interlocuteurs se défilent aussi nombreux; encore moins à l'aspect fuyant, précautionneux, voire embarrassé de ceux qui acceptaient de nous répondre. L'un d'eux, après avoir transpiré sang et eau et espacé ses réponses d'une dizaine de secondes afin de vérifier qu'il n'avait laissé échapper aucun secret d'État, a tout bonnement refusé de nous donner le chiffre d'affaires de sa société, pourtant officiel et figurant sur tous les 3615 dédiés au commerce. Nous ne comptons plus les «Je me renseigne et je reviens vers vous» ravivant avec cruauté le souvenir enfantin du boomerang qui n'a jamais daigné faire autre chose que s'écraser dans l'herbe après une trajectoire en virgule, ou les «nous ne souhaitons pas communiquer sur cette opération».
Pour certains, la motivation est claire quoique obscurément traduite : la honte. «Je travaille au service fournitures d'un fabricant de trompettes», disent-ils du bout des lèvres en changeant brusquement de sujet : «Vous savez que le lynx ibérique est en voie d'extinction ?» Certes, ce n'est pas un petit événement que la première disparition depuis la préhistoire d'un grand félin1, et le mammifère madrilène mérite incontestablement qu'on lui consacre un livre. Il n'empêche que le phénomène moins que secondaire des jeux-concours, c'est le sujet de ce livre. Voilà. Et qu'il serait peut-être temps que les organisateurs de concours promotionnels relèvent un peu la tête et évacuent le sentiment d'infamie qui leur fait courber l'échiné.